"Dialogue avec un hula hoop qui se prenait pour un vampire", fantaisie de Pierre RAVENEL

Publié le par Melle Bulle

 

 

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Une fois n'est pas coutume, j'ai décidé de partager avec vous une petite fantaisie qui m'a été envoyée il y a quelque temps et qui m'a beaucoup fait sourire...

Pierre RAVENEL, son auteur, m'ayant autorisé à vous diffuser son amusante composition, c'est avec beaucoup de plaisir que je vous l'offre.

 

Il y a quelque temps de cela je m'étais rendue à une performance au Frac de Lorraine intitulée "Duchesses". C'est cette même performance qui a inspiré à Pierre RAVENEL cette étrange et amusante fantaisie.

 

"Si vous connaissez les  contes du vampire , ce récit de 25 histoires, un recueil  des plus fameux de l’Inde ancienne, alors vous connaissez l’histoire de ce roi portant sur son épaule le cadavre d’un pendu à l’intérieur duquel s’était logé un vampire. Vous savez donc que pendant le voyage qui le menait de la forêt où il était parti décrocher le corps jusqu’à son palais où l’attendait un vieux moine mendiant, le vampire lui racontait des histoires pour le distraire en l’instruisant. Ces histoires se présentaient sous formes d’énigmes  et si le Roi répondait mal, il pouvait perdre la vie. Mais c’était un Roi très sage qui pratiquait depuis longtemps l’art de l’ énigme, un art très délicat qui supposait autant d’habilité dans la manière d’apporter les questions que dans l’élaboration des réponses. Ce roi excellait dans les deux domaines et disons, sans vouloir dévoiler la fin de ce cycle merveilleux qui réserve toujours quelques surprises, qu’il avait  fini par  rejoindre son palais et le vieux moine………. !


Et bien figurez- vous que l’autre soir il m’est arrivé une bien étrange aventure. "Aventure" au 02-copie-5sens Encyclopédie du terme: « Evénement extraordinaire ou surprenant, soit réel, soit imaginaire ».Je sortais d’un spectacle, Duchesses. La Directrice du lieu qui l’accueillait m’avait fort aimablement proposé de me joindre au repas qui suivit cette représentation. Pour celles et ceux qui n’auraient pas vu ce spectacle on peut le résumer en quelques mots: un danseur et une danseuse, François Chaignaud et Marie- Caroline Hominal font du hula  hoop pendant  une quarantaine de minutes. Ils sont nus, debout sur deux praticables séparés de quelques centimètres l’un de l’autre. A  aucun moment leurs « sphères » ne se touchent. Les praticables sont disposés en plan légèrement incliné, formant ainsi deux petites scènes face à des spectateurs dont certains peuvent être très proches ,de face ou un peu sur les côtés, mais jamais derrière comme pour préserver une zone de repli, et permettre aux interprètes de se soustraire aux échanges de regards .Les danseurs sont en surplomb par rapport aux spectateurs. Le sol des praticables, translucide , découpe et souligne le modelé des corps, entendu comme cette troisième dimension de la peinture qui désigne un clair obscur restreint à la figure. La forme et la couleur , constituent les deux autres dimensions. Parfois Léonard de Vinci distingue «  corps , figure et  couleur ».Le corps désigne alors la qualité matérielle de l’objet représenté mais nous ne sommes malheureusement pas Léonard pour vous bien parler de ces deux corps-là ,qui ne manquaient pas de qualités.

 

03-copie-4Nous  étions donc, quelques spectateurs, l’ équipe du FRAC et les deux artistes, invités à nous rendre à un restaurant non loin du lieu de la représentation. Par  commodité, dans la suite de mon récit ,j’utiliserai les initiales F et MC pour désigner nos deux danseurs/chorégraphes .Les pavés de la rue n’étaient pas commodes à pratiquer pour qui portait des talons hauts et quelqu’en soit la hauteur ou la section les chevilles étaient soumises à rude épreuve, l’équilibre mis en péril et la chute toujours possible menaçait à chaque instant  Mais malgré l’humidité du sol et ses aspérités nous finîmes par nous risquer à rejoindre à pied le restaurant. Je n’avais ni valise ,ni sac ,ni accessoire à transporter ,je  proposais donc à MC de prendre quelques uns de ces objets,  le temps du trajet .Elle me tendit un cerceau .Celui-là même qu’elle utilisait pendant le spectacle .Nous marchâmes ainsi  pendant quelques minutes. J’avais posé l’objet en plastique sur mon épaule ………et….. ! .Et bien oui,…..figurez –vous qu’il se mit à me parler ,comme le vampire du conte. Imaginez ma surprise .Pas facile à raconter ce genre d’aventure ,vous en conviendrez .Je pensais à la situation de  ces personnes qui ont vu leur apparaitre la Vierge, alors qu’elles s’apprêtaient simplement à rentrer chez elles ou à passer une soirée entre amis .Quand à moi à force de faire des cours sur le sujet je me trouvais bien pris et croyez moi mes cours ne m’étaient alors d’aucune utilité. Je n’ai pas parlé de mon aventure et je ne sais pourquoi cette nuit de Noël me donne envie de vous en toucher un mot…..  Cette histoire est déjà ancienne  et le temps passé m’autorise à penser que je l’ai peut-être rêvé. Si c’est un rêve alors n’oublions pas que outre son singulier travail lui aussi connaît la censure, faisons lui donc confiance…..

 

Dans mon souvenir je lui posais mille questions tant la situation aiguisait ma curiosité. 04-copie-4Habituellement après un spectacle on échange quelques mots avec les interprètes, ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de parler à un accessoire alors  imaginez ma fébrilité. Je  voulais savoir où il avait été acheté ,dans quel pays ? .S’il avait-il été choisi parmi d’autres qui lui ressemblaient .Avait-il des ancêtres ?Comment il vivait sa nouvelle vie et comment il voyait l’avenir ?Quel regard il portait sur les humains et en particulier les deux  avec lesquels il partageait une intimité depuis quelques années ?

A la suite de cette dernière question nous eûmes une longue conversation à propos des Bijoux Indiscrets de Diderot.Il me confiat qu’il connaissait parfaitement ce roman dont il me cita immédiatement la date (1748) et  les constances dans lesquelles Diderot l’avait écrit « Sa maîtresse à l’époque ,Mme  Puisieux doutait qu’il pût écrire des romans comme le faisait Crébillon fils………. Etc..»  .Aussi étrange que cela puisse paraître, malgré sa rondeur il ne se reconnaissait, ni dans la figure de l’anneau remis au sultan Mangogul par le génie Cucufa,ni dans celle des «  bijoux parlants », duplication du sexe féminin dans le roman et parlant un langage articulé et audible. Pourtant toutes ces questions touchant au langage l’intéressaient et plus particulièrement celles que  posait son rapport avec l’image qu’il ne confondait pas avec les visibilités. Mais il avait perçu dans certaines de mes questions une curiosité qui n’avait rien de philosophique-sauf à considérer que la philosophie s’ancre dans des expériences très ordinaires-   et  il m’expliqua longuement pourquoi il ne jouerait pas au « bijou indiscret »Ce  faisant ,bien sûr, il me confia immédiatement quelques secrets mais ne comptez pas sur moi pour me transformer en Emeraudes,Rubies ou Diamonds,  en  Jewels !

 

05-copie-4En fait je me rends compte qu’il savait surtout écouter et faire parler les autres .Il me questionna sur ma vie ,mes voyages ,mes lectures ,les films que j’aimais revoir ,mes amis, comment la danse m’était venue ,quel théâtre j’aimais ,mes rapports compliqués à la musique ,Metz ,mon goût pour les autoroutes ,une phrase de Stendhal « le secret du bonheur :concilier son métier et sa passion »,les rues de Naples et les cafés à Viennes ,ma récente découverte de Trieste ….puis il me demanda de lui parler de Duchesses .Après quelques instants d’hésitation je me  décidais à lui parler.

- C’est une performance je crois.

-Une performance ?

-Oui .Absolument. Les deux protagonistes ne jouent pas à être quelqu’un d’autre..Ils ne se masquent derrière aucune autre identité .Par contre s’ils ne sont pas fardés par un quelconque costume ou peinture excessive ,ils sont cadrés par une scène sur laquelle ils se présentent. Le cadre est au sol, ils se tiennent debout au milieu ,un peu comme deux figures qui prendraient le risque de s’aventurer hors du cadre. Mais jamais ils ne franchiront cette limite ni personne d’autre d’ailleurs malgré la proximité. C’est un spectacle dans toute sa pureté.

-Quand tu disais (nous étions passés très vite au tutoiement) « performance »,je pensais performance-physique ? (malgré sa grande culture il était plus à l’aise avec les auteurs du XVIIIième ,les traités d’esthétiques classiques qu’avec certains termes en vogue dans la critique contemporaine)

-Oui s’en est une également que de pouvoir, sans te faire tomber au sol ,te maintenir en mouvement en changeant de rythme  et ainsi pendant un temps qui parait immédiatement démesuré pour le profane que je suis. Certains spectateurs retiendront cet aspect de la performance/exploit physique. Il  emportera tout le reste. Et pourquoi pas ? « Il faut aimer le Cirque et mépriser le monde ».

Cette phrase de Genet le ravit il se mit alors à me parler du Funambule et me dire à quel point il s’était retrouvé dans ce que le poète disait du fil de fer.

-Tu vois, je n’ai pas la noblesse du fil de l’acrobate. On m’appelle houla hoop,c’est tout dire. La plus part des gens ignorent mes origines lointaines.peu d’entre eux savent que j’ai côtoyé les Dieux. Dans les années soixante j’ai eu mon heure de gloire, ou mon quart d’heure de célébrité si tu veux. Moi et les miens étions les stars des plages et des boites. Quelques hygiénistes nous prirent pour affiner les tailles ,J’ai participé aussi à des concours qui inquiétaient les ligues de vertu. Comme tu le vois, j’ai une histoire

-Mais je n’en doutais pas et c’est ce que j’ai tout de suite aimé chez toi. Ton côté « High and low ».D’ailleurs tout le spectacle m’y fait penser. On peut passer sans problème d’Adam et Eve aux  gogos danseurs. De Warburg et ses serpents , aux robes à paniers de La Guimard,des textes de Georges Devreux sur Baubo à Grâce Jones et au Cabaret….

 

 -….Minute, tu vas trop vite.je ne suis pas sûr que toutes ces références intéressent quelqu’un mais si tu veux tu pourras me les développer, à conditions de ne pas trop t’étendre (je le soupçonnais d’avoir aussi lu les contes du Vampire,car si le Roi ne répondait pas justement et rapidement aux questions posées il le menaçait de faire exploser sa tête en mille morceaux…..).En attendant laisse moi te parler du Funambule de Genet et écoute ce qu’il a écrit sur ce qu’il pensait des liens  entre Abdallah et son fil

« Cet amour-mais presque désespéré ,mais chargé de tendresse-que tu dois montrer à ton fil, il aura autant de force qu’en montre le fil pour te porter. Je connais les objets, leur malignité, leur cruauté, leur gratitude aussi. Le fil était mort-ou si tu veux muet ,aveugle-né voici :il va vivre et parler……..alors qu’il est encre enroulée ,la nuit, dans sa boîte, va le voir ,caresse-le .Et pose, gentiment, ta joue contre la sienne…..tu peux essayer de dompter ton fil .Méfie-toi .Le fil de fer, comme la panthère et comme le peuple dit-on aime le sang .Apprivoise-le plutôt………. »

 

Il aurait pu me citer le texte tout entier tant il lui parlait .Il me demanda de retenir encore ce dernier extrait :

« Ton fil de fer charge - le de la plus belle expression non de toi mais de lui .Tes bonds ,tes sauts ,tes danses-en argot d’acrobate tes :flic-flac ,courbettes ,sauts périlleux ,roues ,etc. .,tu les réussiras non pour que tu brilles ,mais afin qu’un fil d’acier qui était mort et sans voix enfin chante .Comme il t’en saura gré si tu es parfait dans tes attitudes non pour ta gloire mais la sienne.

Que le public émerveillé l’applaudisse :

    -Quel fil étonnant ! Comme il soutient son danseur et comme il l’aime !

A son tour le fil fera de toi le plus merveilleux danseur ».

L’enthousiasme qu’il mettait à évoquer ces textes montrait à quel point la prose de Genet le vengeait, lui qui s’était vécu longtemps comme un simple bout de  plastique .Il me confiat que la lecture de ce texte avait changé sa vie, il n’était plus un simple cerceau  voué aux jeux des petits et des grands .J’eu beaucoup de mal à le réconcilier avec sa première existence car pour moi le plastique avait une certaine beauté surtout quand sa douceur rappelait comme pour le fer du fil qu’elle était le résultat d’un apprivoisement  .Mais il me répondit que c’était mon histoire mais pas la sienne. Que jamais il ne confondrait  le fer et le plastique. J’en profitais pour lui parler de la performance de Sigalit Landau vue au FRAC il y a quelques années, sans doute sa performance la plus célèbre, Barbed Hula où elle fait du hula hoop, nue, sur une plage d’Israël à ceci près que le cerceau est…….. en fil de fer barbelés. Comme pour le spectacle vu ce soir- là j’aimais la simplicité du geste choisi par l’artiste, qui condensait plusieurs images créant ainsi des mises en tension ,marques du tragique :la plage et les barbelés, la sensualité et la mort, le plaisir et la douleur. Que cette artiste représente Israël à la Biennale de Venise 2011 ne l’impressionnait pas davantage , il restait tout à la grandeur de Genet……impossible pour lui de se déplacer pour voir d’autres manière de faire œuvre en utilisant des matériaux plus pauvres, et en prenant un autre risque que celui de la  mort physique ,celui de la désinvolture, de l’impertinence ou de l’inconvenance par exemple

- Il y a entre nous sur ce point, ce que le philosophe JF Lyotard nomme un différend me dit-il C’'est un conflit qu'il n'est pas possible d'arbitrer et de résoudre en recourant à une règle de jugement qui convienne à la fois à toi et à moi. Mais le différend a ceci de très particulier par rapport aux autres formes de litige, que le bien fondé de ma position ne signifie pas le mal fondé de la tienne .Aussi restons-en là si tu veux et parle moi plutôt de tes autres « associations » à propos de Duchesses .

En prononçant le mot « associations » je senti comme une pointe d’ironie dans le ton de sa voix .Ce juge sévère n’allait pas se contenter de quelques associations pour penser un spectacle et il me fit comprendre qu’à condition de ne pas confondre pensée et association je pouvais y aller  ,si ça me faisait plaisir.

-Parle moi de Warburg me dit-il ? Je n’le connais pas celui-là .Et que vient-il faire ici avec ses serpents ? Je m’attendais à ce que tu me parles des danses serpentines de la Loïe Füller mais pas d’une danse avec des serpents ?

Son ignorance de la célèbre conférence de Aby Warburg sur le Rituel du Serpent jointe à sa profonde connaissance de Genet et d’autres auteurs ne m’étonnait guère. J’étais depuis longtemps convaincu de l’impossibilité de tout embrasser et j’avais moi-même renoncé à exister sur ce terrain pour ne pas ressembler à un petit maître. Je me contentais du peu acquis au cours d’une existence chaotique  et plus les années passaient plus je chérissais les quelques choses que je croyais savoir .Il m’arrivait encore de m’enthousiasmer pour de nouvelles idées lues ou vues et chaque fois ça me réjouissait ,évitant autant que possible cependant de me complaire dans mon ignorance, et faire ainsi de cette nécessité une vertu.

-Si j’avais du parler de Loïe fûller à propos du spectacle j’aurais plutôt parlé de ses recherches sur l’éclairage et en particulier de cette scène éclairée du dessous.

  «……. j’obtiens ainsi un plancher complètement lumineux.(…..).La scène ainsi disposée peut servir à tous les exercices chorégraphiques surtout si l’on a soin  ,les lumières de la salle étant éteintes, de faire un décor complètement noir ;les personnages ,habillés en blanc et éclairés en dessous ,ont l’air de danser non seulement dans le vide mais encore dans une auréole lumineuse qui produit un effet scénique merveilleux(….).

C’est un texte qu’on trouve dans le bouquin de Giovanni Lista, Loïe Füller ,danseuse de la belle époque. « Danser dans le vide »,ça collait parfaitement avec le spectacle vu à Lille en Juin 2010.Ou bien à propos des cheveux de la Loïe qui épousaient les formes du voile j’aurais pu aussi décrire ces courts instants où F et M C caressent la pointe de leurs cheveux avec le mouvement du cerceau, la tête rejetée en arrière comme le font celles et ceux dotés d’une longue chevelure  qu’ils  laissent dénouée dans certaines circonstances. Mais c’est de Warburg dont j’ai envie de parler par rapport à ce spectacle sans savoir précisément pourquoi.

-Ne cherche pas à savoir pourquoi avant d’en parler ,on jugera après de la pertinence de ton propos. Si l’appétit vient en parlant disait Kleist songe  que la pensée vient en parlant. Alors, toi qui t’intéresse tant à la pensée, tu vois ce qu’il te reste à faire.

-A vrai dire je me pose une question : si la maitrise des serpents à sonnettes que les indiens prennent dans leur bouche et agitent avant de les relâcher là où ils les avaient capturés pour participer à un rituel supposé faire venir l’orage car, comme l’explique le grand historien d’Art ,le serpent pour l’indien c’est l’éclair, alors à quoi peut bien correspondre la maitrise du cercle qui tourne autour de la taille des danseurs ?Le serpent est un messager qui une fois retourné parmi les âmes des défunts déclenche aussitôt sous forme d’éclair ,l’orage dans le ciel…..

-…..tu te demandes ce que « je » peux bien signifier ,de quoi je suis le messager ? Contente- toi de voir à quoi je sers , les mouvements que je fais faire à ceux qui m’attrapent la dépense que j’occasionne, les multiples abandons que je provoque allant jusqu’aux cris que ceux qui me croisent ont du mal à contenir car j’en ai rendu plus d’un et d’une addicte à mes tours .Vois comme je les grise telles des « Giselles » rendues folles par ma danse. Mais vois aussi comment les plus doués savent se servir de moi en variant les rythmes ,allant jusqu’à oublier ou faire oublier ma présence pour se retrouver face à face dans le plus simple appareil….. Après cela auras –tu besoin d’en passer encore par Warburg pour dire ce que tu as ressenti en me voyant tourner ?

-Tu rêves lui dis-je .Tu as juste oublié que les effets que tu t’attribues avec arrogance sont dus à ceux qui ont eu l’intelligence d’aller te chercher là où tu végétais pour venir te remettre sur scène et révéler ainsi ta vraie nature car crois moi, pour t’avoir déjà vu dans d’autres contextes ; jamais tu ne m’avais suscité autant d’effets.

-Autre différend car je prétends que c’est grâce à moi tu as vu  F et M C comme jamais.

-« Comme jamais ? » tu exagères mais comme ils étaient  ou comme ils sont quand ils te dansent , ça je te l’accorde.

-Parle moi à présent de cet autre inconnu- de moi- que tu sembles placer très haut dans ton Panthéon, ce George Devereux dis-tu ?

-De lui je connais pour être tout à fait honnête un texte qu’il a consacré à Baubo et qu’il a sous-titré ,la vulve mythique .Il y analyse les significations de l’exhibition des deux sexes dans les mythes, cérémonies et la statuaire des cultures grecques ,romaines et  autres .Il y défend la thèse de l’interchangeabilité du pénis  et du vagin, thèse qui fit bondir plus d’un psychanalyste et d’une féministe en son temps mais qui pourrait intéresser à nouveau quelques adeptes du queer ou du transgenre. Non que le spectacle vu ce soir y soit directement affilié à ces courants mais je pense qu’il les côtoie avec intelligence sans s’y laisser enfermer. L’exhibition de leur sexe par Iambe ou Baubo ,des figures féminines, avait au moins deux fonctions avérées :faire rire Déméter pour la faire sortir de son deuil ,ou effrayer, voire pétrifier comme la vision de la Gorgonne , à laquelle on compare souvent cette exhibition, ceux qui d’aventure se risquaient à regarder .On  pense inévitablement à ces figures quand MC est amené à deux ou trois reprises à ouvrir ses jambes pour changer de position .Je note d’ailleurs qu’à ces moments elle se tourne ,dos au public ou se met de profil comme pour  éviter au spectateur de faire l’expérience d’une confrontation jugée souvent insoutenable. J’ai vu des visages se tourner ,des yeux se baisser. Les miens se détournèrent lentement ce soir là pour faire place à d’autres pensées. Moments éblouissants .Ni rire ni frailleur ,ni obligation à voir ,mais plutôt l’impression d’être invité à penser avec de vrais outils ceux qui ne vous font pas faire l’économie du désir ,qui vous rappellent que savoir et voir ça vont ensemble………  comme baubo (la vulve) et baubon (le godemiché).

-………….. ?

Pour  terminer mes échanges à propos de baubo, qui le laissairent je l’avoue un peu sceptique, je lui racontais cette anecdote rapportée par Devereux. Celle de combattants occidentaux ayant vu sur les cadavres de soldats japonais quelque chose qu’il ne comprirent pas .

« Ils découvrirent dans les poches de ces soldats morts  ,côte à côte, des poèmes exquis ,des jolis paysage et des photos de prostituées (,) écartant leurs labia et exhibant leur vulve . »

J’eu l’impression que cette anecdote n’eut pas pour effet de dissiper son scepticisme mais bien au contraire de le renforcer…. !

Et juste avant de passer à un autre sujet ,comme pour reprendre la main, ne pas donner l’impression d’être perdu  il me fit remarquer qu’à propos de baubon, F l’avait utilisé dans un précédent  spectacle qui de manière plus insistante  que celui-ci convoquait une autre partie bien précise  des anatomies  dont je me gardais bien de parler. Je lui répondis qu’il visait juste et qu’il était temps de passer à autre chose.

-Très bien alors parle moi de cabarets et de la Guimard .Qu’est-ce qui a bien pu t’y faire penser ?Pour le cabaret je devine un peu ,le côté « numéro » du spectacle sans doute ,mais la Guimard alors là je ne vois vraiment pas.

-Oui tu as raison pour le cabaret. C’est à mettre en relation avec le côté sulfureux ,transgressif ,festif, critique auquel on associe ce monde de la nuit .Le spectacle présenté y pense et nous le rappelle ,voir nous met en relation avec cet autre monde .Mais je pensais à vrai dire à une conférence entendue dans un colloque fleuve auquel j’avais assisté en 1999 à Strasbourg. Une intervenante ,Christine Gratz y avait prononcé une intéressante communication intitulée ,le Cabaret ,une nouvelle scène pour la danse. Depuis 1992 elle animait un cabaret que l’on qualifierait sans doute aujourd’hui  de nomade qu’elle appelait :le cabaret minimaliste.  Nourris de son expérience ses propos avaient alors retenu mon attention .Les actes de ce colloque me permirent d’y revenir. On pouvait y lire des choses comme celles-ci qui me rappellent la soirée à laquelle je viens d’assister :

 « La danse en se  confrontant à l’espace singulier du cabaret ,ne paraît pas chercher la facilité .l’envie est paradoxalement de renouer avec un plaisir plus immédiat dans la relation au public, dans l’acte de créer .Or ,les conditions difficiles que propose le cabaret, obligent l’artiste à investir sa présence au maximum ,à se « brûler »,à prendre des risques .Il est face à des problématiques inédites et les réponses qu’il propose entraînent la danse sur des pistes inconnue(…….).Lieu paradoxal, exigeant et ludique, au cabaret le danseur se doit de définir plus précisément les différentes techniques sur lesquelles il s’appuie. L’immédiateté, la simplicité du cadre, les petites formes que sont les numéros peuvent en faire un lieu de l’essai, précieux pour la danse d’aujourd’hui. D’autre part ,il n’est pas un espace neutre, et par-là, pose crûment la question de l’effet, du spectaculaire et de l’érotisme dans l’écriture de la danse ».

- Bon, admettons. Passe encore pour le cabaret mais la Guimard dans tout ça.

Je lui racontais alors le plaisir que j’avais eu à lire le roman de Guy Scarpetta inspiré par la vie et la légende de la célèbre danseuse. Je vous passerai les anecdotes concernant mes souvenir avec Scarpetta à l’époque où en compagnie de quelques amis nous pensions que la Révolutions n’était pas à mener uniquement en usine mais qu’il fallait aussi s’occuper de ce que nous appelions alors la superstructure autrement appelée Université. Dans le roman il prête à son héroïne une grande intelligence quand à l’organisation de sa vie mondaine. Dans son hôtel particulier de Pantin où chacun rêve d’être invité et le vit comme un privilège aussi grand qu’une invitation à Versailles ,la dame reçoit à souper trois types d’invités.

 « Le premier rassemble des aristocrates  ,des gens de la cour, amateurs d’opéras et de théâtres, qu’elle gratifie souvent d’un concert ou d’un récital ,à la fin du repas .Le deuxième, réunit plutôt des auteurs ,des artistes ,des philosophes (Diderot lui-même y apparait parfois).L’esprit des lumières s’y déploie ,on y brocarde allégrement tous les préjugés……Le troisième souper ,enfin , reçoit  autour des actrices et des danseuses de ses spectacles toute une compagnie plus mêlée ,d’aventuriers ,de jeunes nobles dépravés,  et de simples artisans de l’Opéra ,rigoureusement sélectionnés ,quant à eux, selon leur beauté ,leur ardeur au plaisir ,ou la taille de leur membre. D’après les Mémoires   de Bachaumont ,en effet, ces dernières soirées se prolongent fréquemment en orgies, où la licence est sans frein-au point de rendre envieux certains invités des deux premiers cercles ,que leur condition (ou leur réputation) n’autorise pas à se compromettre dans de telles assemblées. »

Après lui avoir parlé des « guerluchons » de La Guimard invités dans son « Théâtre d’ Amours » je lui fit  part d’  une image qui m’avait traversé l’esprit pendant le spectacle .J’imaginais F rejouant la Guimard à l’occasion du troisième souper, offrant à ses invités une danse où d’une robe à paniers ils ne resterait plus qu’une baleine dont elle aurait fait un cerceau .Ne connaissant pas F j’ignorais quelle pourrait être sa réaction s’il venait à apprendre cette fantaisie. Mon compagnon d’un soir me dit que ça resterait pour l’instant entre lui et moi  ,qu’il choisirait le moment pour en faire part à l’intéressé. Si pour moi la comparaison était flatteuse elle n’en restait pas moins scabreuse pour des oreilles peu averties  ,oreilles qui n’étaient sans doute pas celles de F qui ne devait rien ignorer de La Guimard. Par contre je ne pouvais associer M C à ce théâtre .Elle me faisait penser à une descendante lointaine de l’Eve de Masaccio chassée du Paradis mais pas perdue pour autant.

Je pourrais vous parler encore longtemps des échanges que nous avons eus en descendant cette rue pavée mais je crains que vous ne soyez déjà lassés. Permettez-moi d’ajouter encore un épisode à mon récit. Juste un. Nous venions d’aborder une discussion concernant la place du spectateur.

-Cette question du spectateur semble t’intéresser  ,accepterais –tu m’en dire un peu plus ?

-Elle m’intéresse encore plus depuis que j’ai quitté la scène ,il y a bien longtemps .Ma courte expérience dans le monde du théâtre avait fait suite à une pratique de spectateur de danse et de théâtre ,pratique qui ne m’a que rarement quitté .Mes moments d’existence sans spectacles ne sont pas nécessairement les plus heureux. C’est le moyen que j’utilise pour essayer de me comprendre ,parler des spectacles des autres .Le rêve, parler d’un spectacle sans avoir à parler de soi. Comme tu peux le constater j’ai encore du chemin à parcourir .Et puis il y a ce vieux truc :le spectacle ,les livres et/ou les personnes .La vie quoi !Si tu me posais cette question : pourquoi vas –tu voir encore des spectacles ,j’oserais peut-être te répondre ,paraphrasant un grand auteur portugais : « parce que la vie ne suffit pas ».Mais je crains fort que des raisons plus prosaïques ne se mêlent à mes désirs. En attendant d’y voir un peu plus clair je continue à m’émerveiller devant des textes qui parlent de cette condition de spectateur, celui  que mon ami François Regnault qualifie si joliment de « visiteur du soir ».Quelqu’un d’autre parle aussi très bien du Spectateur, c’est Marie José Mondzain .Et en guise d’hommage à un ami très cher à qui je dois beaucoup, à qui je n’ai fait qu’indiquer cette philosophe, mais qui grâce à ses lectures  et  son travail me l’a fait connaître je voudrais te faire entendre quelques paroles  de l’auteur de Homo Spectator prononcées en Avignon ,au Théâtre des Idées le 23 Juillet 2007 .

« A propos de spectateur je pense aussi à la notion d’actorialité chez Carmelo Bene (1937-2002),et à la façon dont cet extraordinaire comédien ,metteur en scène et réalisateur italien ,a mis en jeu le partage des gestes actifs entre acteur et spectateur .Pour lui l’acte est partout en jeu et jouer, c’est passer à l’acte ;il n’y a pas d’un côté l’activité scénique  et, de l’autre ,la passivité du spectateur .L’autorité est alors à proprement parler à des titres différents présente chez l’auteur ,l’acteur et le spectateur .Mais il y a cependant un écueil à éviter :confondre l’activité du spectateur ,qui doit être une activité potentielle ,avec ce qu’on appelle soit « l’interactivité »,soit la « démocratie participative »,à savoir l’illusion d’égalité  née de ce partage du pouvoir ,de ces jeux de rôles permutés .Cette confusion est le simulacre quasiment totalitaire de la relation d’objet ,puisque ,effectivement ,quelqu’un est toujours remplaçable et que l’on peut jouer à des culbutos entre acteurs et spectateurs « interactifs ».Mais il faut être bien clair :quand je dis que l’œuvre doit donner la parole aux spectateurs ,cela ne veut pas dire que ce dernier se mette à parler ,à s’agiter ,à hurler .L’activité du spectateur ne réside pas dans ce qu’on lui permet ,mais dans l’ouverture de ses possibilités ,ce qu’on lui rend possible .Je dirais qu’on lui rend le possible .C’est le don de sa capacité à agir-non pas pendant la performance où celui qui agit sur la scène a le pouvoir de capter l’attention de ceux dont il obtient le silence ou patience-qui la caractérise. Il y a un certain nombre de contrats qui font partie du fait d’être ensemble et d’accepter le pouvoir d’un auteur ,d’un acteur .C’est donc une certaine dissymétrie qui peut faire croire que le spectateur est passif puisqu’il semble soumis ,voire obéissant .Or un contrat artistique n’est pas un contrat d’obéissance ,c’est un partage durant lequel quelque chose est donné et reçu……. ».

-Quelque chose qu’on a pas ,  reçu par quelqu’un qui n’en veut pas ?

-Cesse de vouloir jouer toujours  au plus malin, c’est fatiguant. Déplace- toi, quitte ce confort dans lequel tu t’es installé.

- ?

Aucun d’entre nous n’avait envie de se fâcher .On se connaissais déjà très bien et pourtant le trajet n’avait duré que quelques minutes .Nous approchions du restaurant et je sentais venir le moment ou je déposerais mon ami près du porte manteau avec les autres bagages tandis que je m’installerais avec les invités.

-Je suis sûr qu’il y a un détail qui a retenu ton attention pendant le spectacle me dit-il avant que je ne l’abandonne.

A la manière candide qu’il eut de prononcer le mot détail je compris très vite qu’il n’avait pas lu Arasse et comme le souvenir de sa référence à Lacan était encore bien vive je lui répondis, pensant marquer un point :

-Tu veux dire un détail-particulare ou…

Aussitôt il m’interrompit avec un large et éclatant sourire,

-Dettaglio bien sûr « ce qui tend irrésistiblement à arrêter le regard ,à troubler l’économie de son parcours »……

Je lui répondis par un sourire complice avant de lui parler de ce détail comme s’il l’avait déjà deviné et par pure élégance m’avait posé la question pour me permettre de le dire. 

-Les chevilles et les mouvements des pieds de M C quand elle passe d’une position à plat comme collée au  sol à des demi pointes avant de revenir à des appuis solides pour lancer son mouvement.

Au cours du repas j’ai échangé quelques mots avec M C et F. Elle m’a parlé du concert de Wembley où elle avait vu Grâce Jones interpréter une fantastique version de Slave of the Rythm qui inspirerait plus tard Duchesses .J’aurais aimé lui parler mais le contexte ne s’y prêtait guère .Tout le monde avait envie de se détendre comme souvent après un spectacle. Même chose avec F qui se trouvait en face d’elle. Nous avons partagé  une part de tarte au fromage que nous nous  sommes accordés à trouver bonne .Je n’allais tout de même pas gâcher un repas où j’étais invité en me mettant à raconter ce qui m’était arrivé quelques minutes auparavant en descendant la rue. Qui m’aurait cru ? Alors je me suis tu……jusqu’à ce soir.

                                                                                                   

                                                                              Metz,le 24/12/2010 " Pierre RAVENEL

 


 

Publié dans Culture & cie

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Mouchette 24/02/2011 21:45



Ma Miss,


je suis contente d'avoir de tes nouvelles.


Voilà que les jours passent et souvent j'ai beau rester tard sur l'ordi je ne parviens pas à venir te voir aussi souvent que je le voudrais.


Aujourd'hui, gros chambardement dans la maison, j'ai déplacé les meubles... ça sent le printemps.


Ta photo a trouvé place dans ma chambre et elle rend super bien sur la peinture violine. Encore merci.


Je te fais de gros bisous.


 



Melle Bulle 28/02/2011 00:00



Je suis bien heureuse que tu aies trouvé une place à ma ti'te photo! gros bisous!



Mouchette 15/02/2011 15:54



Bonjour ma bulle,


oh comme le temps passe. J'ai vraiment du mal à organiser mes journées.


La semaine prochaine, les filles seront en congés alors cela sera un peu plus cool sauf côté fourneaux car il me falloir assurer pour tous les repas et ce n'est pas ce que je préfère.


J'espère que tu es en pleine forme.


Je te fais de très gros bisous.



Melle Bulle 28/02/2011 00:02



Je suis en pleine forme, puisque moi aussi en congé! ;) En revanche je n'ai personne pour me faire la cuisine, au contraire, j'ai la puce toute la semaine et moi aussi je vais m'y coller aux
fourneaux! ;) Bisous!



cafardages 12/02/2011 21:06



bisouilles des cafards à moiselle Bulle



Melle Bulle 28/02/2011 00:02



Bisouilles aussi ! ;)



Mouchette 11/02/2011 10:59



Bonjour ma petite bulle,


excuse moi si je me fais un peu rare mais les journées filent.


J'espère que tu es en forme et que ce week end qui arrive ne sera que douceur.


Je t'embrasse très fort.



Melle Bulle 28/02/2011 00:02



Il n'y a pas de problèmes, mes articles aussi se font rare! ;)



Mouchette 03/02/2011 22:04



Entre un éternuement et une quinte de toux je viens te dire bonsoir.


Bon juste une petite bise pour éviter de te donner mes gros microbes.


Amitiés.



Melle Bulle 06/02/2011 10:39



Malgré tous tes microbes, c'est avec plaisir que je te rends ta petite bise...