Biographie de la faim, Amélie Nothomb

Publié le par Melle Bulle

"J'étais hagarde de souffrance.
Ce n'était pas la première fois de ma vie
que c'était l'Apocalypse.
Mais il n'y avait pour de tels arrachements
aucun mécanisme d'habitude,
rien qu'une accumulation de douleurs."

Amélie Nothomb nous raconte ses jeunes années à travers le prisme de la faim. Mais il ne s’agit pas seulement de la faim de nourriture, mais aussi de la faim d'amour, de livres, d'écriture, et d'une folle curiosité pour la vie. Fille de diplomate, Amélie est ballottée de pays en pays. Une enfance et une adolescence faites de voyages, de l'Asie à l'Amérique, en passant par l'Europe.
Entre sa soif de vie et sa faim de découvertes, elle raconte aussi les épreuves qu'elle a dû traverser. Née au Japon, qui reste à jamais pour elle une sorte de paradis perdu, elle connaîtra successivement les chocs culturels de la Chine communiste, de l'Amérique capitaliste, du Bengladesh tiers-mondiste.

"Voilà: tu es quintessentiel"

Affamée que je suis des écrits d'Amélie Nothomb, et ayant presque épuisé ses romans, je me suis jetée sur cet ouvrage (que je n'avais pas encore lu jusqu'à ces derniers jours à Nantes) où elle raconte sa vie (oui, encore une fois) sous cet angle d'éternelle affamée de tout. Plus que la faim, c'est une ode à la folie, enfantine ou non, à l'égoïsme, et c'est bon à lire. Il n'est pas comme les autres, ce roman. Toujours cette richesse dans le vocabulaire, mais il couvre une période assez grande. Il retrace la vie d'Amélie de l'âge de cinq ans à celui d'une vingtaine d'années. Ceux qui ont déjà lu d'autres romans de Nothomb vont sûrement retrouver quelques liens avec leurs lectures précédentes.

"Biographie de la faim" est la première véritable autobiographie complète de l’auteur, depuis sa naissance jusqu’à son embauche comme interprète au sein d’une grande entreprise japonaise – qui donna lieu à l’excellent "Stupeur et tremblements". Certes, on est pris de peur à la lecture des premières pages, qui mentionnent l’enfance au Japon et en Chine. Serait-on face à une "resaucée "du "Sabotage amoureux" ou de "Métaphysique des tubes", qui mettaient déjà en scène l’enfance de Nothomb ? La Belge n’a-t-elle plus rien d’autre à raconter que les explorations incessantes de sa prime jeunesse ? Mais c’est justement là que  "Biographie de la faim" prend toute son ampleur.
Car si le "Sabotage" ou la "Métaphysique" transcendaient l’enfance en maniérant le récit de façon parfois outrancière, on a ici l’impression que Nothomb se livre avec beaucoup plus de sincérité que par le passé. On découvre, fasciné, cette enfance de globe-trotteuse qui parcourt la terre, dans les années 70, au gré des mutations d’un père diplomate : le Japon, la Chine, New York, le Bangladesh, le Laos... Les descriptions de la situation politique et sociale des pays visités au travers de ces yeux enfantins sont souvent à mourir de rire : «À Pékin, la camarade Trê, qui avait pour seule consigne de me tirer les cheveux le matin, parlait la langue de l’époque de la Bande des Quatre, sorte d’anti-mandarin, qui était au chinois ce que l’allemand de Hitler était à celui de Goethe : une perversion immonde aux consonances de baffes dans la gueule.» À la géographie mondiale se superpose également la fantastique géographie cérébrale d’une enfant quasiment surdouée et en constante « surfaim »: faim des langues, des livres, faim d’alcool et de chocolat, faim de beauté et de découvertes…



"Qu'est-ce que ça fait? Je suis en vie."


On peut avoir été élevée avec la constante attention à l'autre, avoir choisi une fois adolescente puis adulte de poursuivre dans cette voie raisonnable, et pourtant apprécier au plus haut point les délires et les rêves de la jeune Amélie. Enfant qui s'offusque que sa mère lui assène qu'un amour se mérite, et qui découvre que sa soif d'être aimée ne sera étanchée qu'au prix d'efforts permanents. Adulte qui prend le prétexte de l'enfance pour être odieuse tout en restant supportable.
Faim de manger, faim d'amour, faim de découverte, faim d'absolu. Tant de faims dont je me sens proche. Ce livre est un parfait complément aux autres livres sur son enfance, comme "Le Sabotage amoureux" ou "Métaphysique des tubes", donnant une autre approche. J'ai par contre peur qu'un non-inconditionnel n'y voit qu'un tissu décousu d'une enfant gâtée (ce qu'elle fût). Pour moi sa folie et sa faim sont des mets délicats et parfaitement délectables.

"Je découvris ce soir-là une chose terrible:
on peut rater sa vie à cause d'un seul mot."

Cette "Biographie de la faim", ce désir jamais rassasié, cette quête qui n'a jamais de fin, Amélie Nothomb la décline sous toutes ses formes, du ravissement à l'horreur, avec brio, douleur, amour, humour et lucidité, pour dire ce terrible paradoxe d'exister. Il s'en dégage une puissance de vision, une perception fatale où l'absolu et sa dérision se côtoient. C'est une mise à nu éblouissante où l'auteur est le sujet de son oeuvre et qui prouve ô combien qu'Amélie Nothomb est un de nos grands auteurs contemporains.

Amélie Nothomb est un forçat de la littérature. Alors que d’autres envisagent leur métier d’écrivain à la bohême, sortant leurs livres au gré de leurs inspirations, Amélie pratique la régularité, la course de fond, l’écriture comme dynamique interne qui rythme les journées. Elle sort son roman tous les mois de septembre – elle n’a pas attendu en cela que la rentrée littéraire devienne un phénomène –, et s’astreint à quatre heures d’écriture par jour, tôt le matin, devant du thé très fort. Sa ponctualité en librairie ainsi que son personnage de Belge fantasque très maîtrisé, en agacent certains. Ce serait oublier un postulat fondamental : Amélie Nothomb est un vrai grand auteur, dont l’écriture à la fois subtile et efficace s’améliore de roman en roman. Nothomb abandonne peu à peu les fioritures de ses premiers écrits pour gagner en profondeur, et cisèle ses phrases pour ne prodiguer que l’essentiel.


Mais, plus surprenant encore, Amélie ne cache rien du traumatisme de son existence, que l’on pressentait déjà dans ses précédents romans : l’âge d’or et protégé de l’enfance tué par les tourments de l’adolescence, qui rendent le corps hideux et embrouillent l’esprit : «Mon corps se déforma. Je grandis de douze centimètres en un an. Il me vint des seins, grotesques de petitesse, mais c’était déjà trop pour moi : j’essayai de les brûler avec un briquet, comme les amazones s’incendiaient un sein pour mieux tirer à l’arc». Commence alors le récit d’une géographie douloureuse du corps, jusqu’à l’anorexie – déjà présente dans le premier roman "Hygiène de l’assassin" – qui laissa l’adolescente plusieurs années malade. La grande qualité d’Amélie Nothomb est de se raconter avec élégance et humour, sans jamais céder à l’exhibitionnisme ni à la complaisance. Si la matière donnée à lire est effectivement autobiographique, le travail d’orfèvre de l’écrivain, qui traduit sa réalité pour l’offrir à d’autres, y fonctionne à merveille, alors que tant d’autres se livrent sans retenue, en négligeant le principal : le plaisir du lecteur.

Publié dans Culture & cie

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rubrique en vrac 11/10/2009 07:21


Amélie Notomb, deouis que je l'ai découbverte avec l'Hygiene de l'assassin c'est pas la peine de me donner envie, j'ai toujours envie de la lire et la relire


Melle Bulle 11/10/2009 07:46


Eh oui, elle a un sacré style !


rubrique en vrac 09/10/2009 17:20


je ne l'ai pas encore lu celui, je reviendrais quand je l'aurais lu


Melle Bulle 09/10/2009 18:12


Pas de problème ! J'espère ne pas en avoir trop dit... et surtout t'avoir donné envie de le lire !


marc 09/10/2009 16:15


Bravo Stef continue c'est bien


Melle Bulle 09/10/2009 16:54


Lol ! Merci !!! En plus c'est bien, tu es venu de ton plein gré, j'ai même pas eu besoin de te forcer la main !!!


Walpurgis 09/10/2009 10:33


Ta critique est très bonne aussi !!! Je n'ai pas lu beaucoup de livres de Nothomb mais cette auteur me plaît beaucoup.


Melle Bulle 09/10/2009 14:17


je te les conseille, tous !!!