Le voyage d'Hiver d'Amélie Nothomb

Publié le par Melle Bulle




"Il n'y a pas d'échec amoureux"

 

Je suis atteinte d'une maladie incurable: la curiosité. J' ai bien essayé toute sorte de remèdes, en vain. Depuis je vis et fais avec.

Ainsi lorsque j'ai vu le nouveau Nothomb je n'ai pu résister à l'envie de l'acheter. L'emprunter dans une médiathèque demanderait de la patience à toute épreuve. Une bibliothécaire me répondrait avec un gentil sourire “je suis désolée il est en commande” ou “je suis désolée, il est en traitement” ou “il est déjà emprunté mais vous pouvez le réserver”. Avec un peu d'espoir j'aurai pu entendre cette dernière phrase fin décembre “avec plaisir” pour entendre ensuite “il y  a déjà 3 réservations sur le livre, vous devez compter deux mois d'attente”. Là je me serai sentie dans un état étrangement proche de celui de Zoïle!

Bref, afin de préserver la tour Eiffel et rester intègre, j'ai préféré acheter le livre.

Le livre est sans doute court mais il faut l'avouer, cela est bien suffisant. “Voyage d'Hiver” est un condensé de réflexions dans des relations toutes aussi intrigantes pour ne pas dire freudiennes.

J'aurai pu le lire en une ou deux heures mais cela me fut impossible.

C'est comme boire un liquide léger au gout bien agréable mais dont on sent sa lourdeur peut de temps après. Une sorte d'indigestion.

Zoïle est un personnage complexe malgré ses apparences d'amoureux transit. Il ne s'agit pas simplement d'une histoire d'amour mais bien plus du rapport de soi à l'autre et surtout de soi à soi-même. J'ai trop souvent lu sur des sites des résumés du genre “Zoïle ne pouvant aimer Astrolabe c'est pourquoi il décide de détourner un avion”.

Il ne s'agit pas là d'une possibilité ou non d'aimer Astrolabe ou d'un refus de sa part car elle accepte son amour mais pas comme il l' aurait souhaité.

Il s'agit bien plus d'un amour à sens unique. De cet amour où on aime un être non pas pour ce qu'il est mais pour ce qu'il représente dans l'imaginaire de l'amoureux transit, à la recherche d'un idéal. Voire ce qu'on ne peut pas voir tous les jours.

Il y a beaucoup de contradiction dans le personnage de Zoïle qui le rend à la fois touchant et terriblement rebutant voire détestable ou ridicule. Mais intéressant.

Il s'agit d'un livre sur des réflexions sur le corps et l'esprit, l'amour de soi et de l'autre, la vision des choses à l'état de l'enfance, l'écrivain etc…

Un livre qui ne laisse pas indifférent à sa lecture est un livre abouti.

Tout d'abord je préfère m'attarder sur le personnage d'Aliénor. Ce dérivé du prénom Eléonore serait inspiré du terme grec eleos qui signifie “compassion”. Mais rien à voir avec le personnage “neuneu” comme aime l'appeler Amélie Nothomb. On peut pencher alors vers une préférence toute phonétique car Aliénor fait penser inexorablement à aliénée, bien que pour Zoïle un tel nom lui fait penser à un Alien. Un alien aliéné doué. Voilà l'image de l'écrivain dans toute sa splendeur.
Personnage à la fois très présent et absent dans l'histoire. Aliénor est en effet omniprésente à travers le regard de Zoïle qui lui exprime dès le départ un sentiment d'aversion. Une voix inaudible, des détritus autour de sa bouche, un regard hébété, des passages incessants aux toilettes…et sa présence permanente et insupportable pour Zoïle.

Aliénor nous est donc montrée dès le commencement comme quelqu'un de rebutant, quoiqu'elle ait des qualités indéniables dès qu'il s'agit d'écrire ou plutôt de dicter son roman à Astrolabe, sa dactylographe, son agent.

Mais en réalité Astrolabe est bien plus que cela. Elle est sa moitié. Ou vice-versa. L'une ayant besoin de l'autre et réciproquement, pour des raisons différentes. Amélie Nothomb ne nie pas que cette deuxième personne pourrait être sa soeur. Mais il semble plus intéressant de penser qu'Aliénor est son autre moi d'Astrolabe.

Astrolabe, charmante personne, vit comme tout le monde, ou plutôt comme un certain nombre de personnes avec beaucoup de difficultés et la rencontre avec Aliénor lui permet de survivre, de pouvoir exister et lui voue une reconnaissance inconditionnelle.Exister par l'écriture. Cette écriture qui permet d'arrêter le temps pour regarder les choses, les êtres, la vie…Voir ce qui n'est pas visible dans la vie de tous les jours. La définition est belle. Par  contre nous ne voyons qu'à travers leurs regards des meurtres par balles à blanc et l' une des 7ème merveille du monde qui n'existe plus. Si l'écrivain d'aujourd'hui ne voit plus que ruines et  balles à blanc, nous voilà face à de bien pauvres et lamentables visionnaires.


Le temps


Le temps est présent dans ce roman bien qu'imprécis. Le lecteur n'a pas le temps d'entrer dans l'histoire, on la lui impose, brutalement, sans lui donner le temps de respirer, d'imaginer.

Ce qui rend le personnage de Zoïle très vite désagréable voire stupide, insupportable et détestable.

Pourtant,au début, il est attachant  bien que nous savons qu'il va détourner un avion. Nous comprenons sa déception amoureuse, ses frustrations et nous le suivons dans son histoire, sa rencontre, ses rencontres, son aversion pour Aliénor. Et sa passion débordante pour Astrolabe. Il est tout feu tout flamme, elle est de glace. Du moins c'est ce qu'on lit mais pas ce qu'on ressent. Il est passionné, accepte les conditions d'Astrolabe à savoir vivre avec Aliénor mais avoue n'avoir pas envie. Hypocrisie ou dichotomie? Déjà sa passion nous semble douteuse. Mais nous l'excusons, nous savons tous combien la passion peut nous faire faire de grandes choses ou les pires choses. Astolabe, bien que présentée dans un univers froid, paradoxalement nous semble bien plus chaleureuse que Zoïle. Elle se dévoue à Aliénor et ne rejette pas l'amour de Zoïle, bien au contraire, elle le laisse s'approcher d'elle, troublée bien qu'un peu distante. On comprend sa peur, ses résolutions, ses doutes, sa distance. Ce n'est donc qu'à travers le regard de Zoïle qu'on voit une femme de glace, ce n'est qu'à travers le regard de Zoïle qu'on voit une Aliénor rebutante, et ce n'est qu'à travers le regard de Zoïle qu'on a un regard douteux. Sa douleur est à peine pressentie  et le sentiment de haine prend place. Le temps ne nous laisse pas le temps d'imaginer son état intérieur d'un amour immensément flamboyant vers des tourments ravageurs.

Sa folle passion, sa frustation nous est présentée alors comme une sorte de perversion. Zoïle ne cherche pas à connaitre Astrolabe et à peine un baiser échangé qu'il désire déjà la déshabiller. Son amour devient malsain, pervers. Et le comble de cette perversité, il lui fait avaler des champignons hallucinogènes pour partager si ce n'est dans ce monde réel au moins dans un monde virtuel quelques instants merveilleux. Voir ensemble ce qu'il est incapable de voir avec elle au temps présent. Essayer  de remplacer, d'éliminer Aliénor quelques instants. C'est après ce seul voyage fait ensemble que Zoïle décide de détourner l'avion voyant cet amour impossible. Impossible pour lui. Nous frôlons le comble de l'abject, de la lâcheté. Tous ses propos pour se justifier deviennent insoutenables, donnent la nausée. Nous voilà face à un frustré basculant inexorablement vers la psychopathie.
Astrolabe le voyant de plus en plus distant s'approche de lui, l'appelle à elle. Rien n'y fait. Et  je me dis “heureusement!”. Que Zoïle veuille détourner un avion avec le grand “A” comme signification devient également complètement ridicule.

Bien souvent les amours passionnées ne sont pas partagées, ou décalées, l'un se rendant compte trop tard de ses sentiments pour l'autre déjà distant. Mais ne s'agirait -il pas plutôt d'un amour unidirectionnel, projetant ses propres désirs sur l'autre sans même chercher à le connaitre? Ne s'agirait-il pas plutôt un amour hautement narcissique? Peut-on regretter ce genre d'amour? Dès le départ, Zoïle avait tracé son destin : il acceptait une situation qu'il ne désirait pas. La suite ne pouvait être que prévisible. Et son désir de détourner un avion ne peut être que pitoyable, pathétique.

Nous avons souvent lu ou vu des amours impossibles. De amours passionnées mais impossible à vivre à cause d'une incompatibilité intellectuelle ou morale. C'est un échec amoureux lorsqu'on n'est pas suffisament lucide pour le percevoir.

La passion rend souvent aveugle, malheureusement. Mais l'Amour, n'est-ce pas autre chose?

Voilà un livre qui se lit non pas facilement ni agréablement mais qui est aboutit Un livre qui nous permet de mieux connaître l'écrivain mais pas forcément positivement. Des réflexions sur l'écrivain, de l'amour déraisonné, de voyages aussi bien temporels qu'intomporels, voyage amoureux qui finit pas s'écraser mais voyage tout de même.

Voyage heureux? “Il n'y a pas d'échec amoureux”. Si le désir d'Amélie Nothomb était de remarquer que seule l'existence de ce sentiment était déjà une réussite, nous ne le comprenons pas dans son livre.

C'est bien là où le bât blesse dans les livres d'Amélie Nothomb. C'est qu'ils sont suffisament bien amenés pour comprendre ce qu'elle aurait aimé dire. Mais il est nécessaire d'écouter ses interviews pour comprendre finalement là où elle voulait nous emmener.

 

De toute manière, Zoïle voulait brûler ces pages avec son attentat. Apparemment ce fut un échec puisque nous le lisons. Ou c'est un grand lâche, ou on nous a trompé.

Sans compter que Zoïle préférait la période présocratique. Mais les voyages successifs au travers de l'écriture, des psychotropes etc n'est-ce pas le reflet d'une pensée platonicienne?

Bref, je me demande si je suis la seule encore une fois à avoir le sentiment d'avoir été manipulée.

Pour cela, reconnaissons-le, Amélie Nothomb est très forte.

 

Publié dans Culture & cie

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Opti-mix-tic54 27/09/2009 17:08


Quel plaisir en ce dimanche de se connecter sur son blog et de découvrir de nombreux commentaires à lire (et à répondre à chacun car j'y prête une attention toute particulière) dont des
commentaires signées de ta plume!!!!
Je t'en remercie!!!!


Melle Bulle 27/09/2009 17:45


Mais de rien ! C'est un plaisir que de passer par ton blog !


Opti-mix-tic54 21/09/2009 18:36

Encore une fois merci pour tes visites et ton commentaire!!!!

Mon blog se veut à l'écoute de mes lecteurs, donc n'hésite pas à intervenir pour que tu te sentes bien sur mon blog et pourquoi y trouves des informations que tu aimerais découvrir...

Melle Bulle 22/09/2009 23:11


Oui, avec plaisir ! A bientôt !


Opti-mix-tic54 20/09/2009 22:09

C'est sincèrement un plaisir que de sympathiser avec d'autres lecteurs notamment lorsqu'il s'agit d'Amélie Nothomb dont je consacre quelques articles sur mon blog qui semblaient peu intéresser mes lecteurs...
Tu y es la bienvenue quand tu veux!!!!

Melle Bulle 21/09/2009 09:35


Merci! Je ne tarderai pas à revenir !


Opti-mix-tic54 20/09/2009 21:50

Un article qui est aussi très bien illustré!!!!

Melle Bulle 21/09/2009 09:36


Merci ! J'essaye de rendre mes articles attrayants pour ne pas ennuyer à la lecture ! (c'est parfois indigeste les longs pavés d'écriture!)


Opti-mix-tic54 20/09/2009 21:02

Une oeuvre en apprence courte, mais tellement riche en symbole!!!!!
Comme tout roman d'Amélie c'est un livre à lire, relire et re...relire!!!!

Melle Bulle 20/09/2009 21:22


C'est certain ... à lire et relire!